Réalisation

B – Note de réalisation

Écrit par RACHID FEKKAK

Contenu et esthétique de Terre des Anges

Le Sujet du projet de film “Terre des Anges” que nous proposons à votre appréciation raconte le drame d’Alia, une fillette âgée de 6 mois, que sa maman va “abandonner” une certaine nuit, dans la ferme équestre Tawenza, propriété des Maarouf. Tout commence en l’an 2003. Or, comme chacun sait, en cette période-là, la société marocaine était secouée par des antagonismes idéologiques entre d’une part les courants et les forces de la Modernité et du progrès et d’autres part les courants et les forces intégristes opposées à l’Ijtihad, en réaction au Plan d’intégration de la femme au développement proposé par le Gouvernement Abderrahman Youssfi et au mouvement social pour la Réforme du Code de la famille qui avait abouti à la Moudawana (entre 1998 et 2004.)    Alia sera élevée par les Maarouf, une famille cosmopolite de culture mixte (maroco-italienne) et sera, à un moment crucial de sa vie d’enfant et d’adolescente, à l’origine de la réalisation de l’Opéra “Emilia, mon amour”,  un événement socioculturel et artistique exemplaire.

En plus du thème complexe et combien tracassant de l’adoption/takaffoul dans le pays, le récit aborde plusieurs autres questions d’importance sociale et culturelle, directement liées aux exigences que nécessite un développement équilibré de l’enfant en famille, en société et à l’école.  L’une des thématiques de ce projet, c’est la mise en valeur du rôle de la famille dans l’Education de l’enfant et celui de son Instruction à l’école, en vue d’une croissance cognitive et affective saine, innovante et riche en savoir faire, hormis la situation sociale dans laquelle il peut se trouver, à condition que soient réunies quelques conditions impératives, notamment : 

1- Des parents naturels ou « adoptifs » qui possèdent un minimum de qualités psychopédagogiques qui permettent à l’Enfant de se sentir protégé, écouté, aimé et fermement orienté  dans la voie de l’épanouissement de sa personne, par son encouragement à la lecture, à l’apprentissage et aux pratiques artistiques, durant sa petite enfance (jusqu’à l’âge de 6/7 ans) et sa pré-adolescence (jusqu’à l’âge de 12/13 ans.) 

2- Une Ecole publique ou privée édifiante qui réunit les conditions élémentaires de bien-être, dans laquelle l’enfant est heureux, où il s’instruit et s’épanouie par la découverte et la mise en œuvre de ses potentialités créatives, par le biais de l’acquisition du savoir et du savoir-faire et aussi par la pratique créative des arts vivants.  Dans cette optique, connaissant les difficultés de nos établissements publiques au niveau logistique entre autres, nous avançons une suggestion de réforme possible dans ce sens, en l’occurrence le bénévolat et l’apport financier caritatif d’un citoyen (en l’occurrence Siddiq, dans le récit) qui accorde une dotation annuelle à l’école du village pour en faire une ‘école publique modèle’, dotée d’une cantine, d’une bibliothèque/médiathèque, d’espaces sportifs et d’une salle pour les activités artistiques et ce par opposition à sa fille Yakout, la mère adoptive/kafil d’Alia qui veut inscrire la fillette dans une école privée, supposée mieux servir son instruction.

Quant aux composantes cinématographiques spécifiques à ce projet et qui répondent le mieux, à notre avis, aux attentes des destinataires ultimes qui ne sont autres que les spectateurs  adultes et enfants en particulier, nous les avons construits comme suit : 

1- Nous avons travaillé la dimension psychologique des personnages en fonction de l’intérêt que le spectateur peut porter à leurs actes, leur quête, leurs conflits, leur souffrance ou leur joie. Nous avons élaboré ainsi une trame qui articule les péripéties du suspense autour de l’acte d’abandon d’Alia, de ses mobiles et de son dénouement. Et ce avec les tiraillements émotionnels qui en découlent, en jouant sur les rapports entre d’une part Yakout, jouissant de ses deux statuts de mère adoptive ‘jalouse’ et de patronne ‘despotique’ et d’autre part Meriem, amoindrie quant à elle par ses deux statuts de mère biologique frustrée (du fait qu’elle ne peut jouir librement de son amour maternel) et de nounou (employée  subalterne), le tout ayant pour pivot l’enfant Alia et les rapports affectifs complexes qu’elle partage avec l’une ou l’autre, de manière consciente ou inconsciente. 

2- D’autre part, conscients de la fonction vitale de limitation chez l’enfant et de la mutation à caractère “mythologique” de son imaginaire, nous avons construit pour Alia et avec son imagination , au moment de sa “crise d’identité” (entre sept et douze ans)  un “conte” sur les combattants marocains et leur participation majeure à la défaite des nazis et leurs fantoches fascistes, en Italie, durant la deuxième guerre mondiale. De la sorte, elle sublime leur existence passée et leur statut puisque par compensation, ils deviennent ses ancêtres à elle  comme le lui assure Maria Christina.  C’est ainsi que la fillette va transformer l’épopée héroïque des combattants marocains en Opéra fantastique, opposant le Bien au Mal, les Justes aux Criminels, le Héros au Monstre, avec tout ce que cela peut entraîner en créativité scénographique, de costumes, masques, maquillage artistique, accessoires et effets spéciaux, aussi bien pour les besoins de l’Opéra que pour la narration filmique qui montrera non pas des flashs back (du point de vue de Maria Christina donc faits à partir d’archives) mais des scènes de la “réalité virtuelle”  qui naissent dans l’imaginaire de la fillette (scènes qui seront donc conçues et réalisées par les “faiseurs” du film) et que l’héroïne partage avec le spectateur à travers la narration filmique.

Mais notre soucis n’est pas uniquement esthétique, bien que l’esthétique de la réalité virtuelle n’est ni une mince affaire ni quelques chose de secondaire. En fait, avec cette esthétique, nous voulons souligner l’importance capitale, dans la vie de l’enfant, de l’Histoire et de la Littérature, ces biens immatériels, représentés respectivement et de manière symbolique par le conte ‘historique’ de Maria Christina et par le poème ‘Emilia, mon amour’, écrit par le Commandant Maarouf à sa bien-aimée. Ces deux paramètres : le conte et le poème vont aider Alia à détourner la crise identitaire qui  ébranle son être fragile par l’élaboration de représentations mentales qui vont l’aider à construire des personnages fantastiques et tisser la trame d’un spectacle théâtral et lyrique avec ses camarades acteurs, choristes, musiciens, danseurs et acrobates pour l’offrir en hommage à sa grand’mère et grande amie, Maria Christina. Toujours dans cette perspective esthétique, représentée par la création artistique des enfants, nous voulons insister aussi sur l’importance décisive de l’apprentissage à monter des projets artistiques pour les enfants et à les mettre en œuvre. Il est évident que c’est l’une des manières parmi les plus efficaces de les responsabiliser, d’asseoir leur civisme, leur esprit critique et ouvert sur le monde.  Dans ce sens,  Alia et ses camarades artistes sont le prototype même de l’enfant animateur, le prototype de  Projet de l’adulte citoyen, auto-entrepreneur ou travailleur-indépendant et participatif.   

Enfin, lorsque Alia et ses camarades décident de verser les recettes de leur spectacle  dans la Caisse du Centre social Terre des Anges, dans le but de soutenir les enfants en situation de détresse, nous avons la conviction que cela valorisera le dynamisme créatif des enfants aux yeux de leurs congénères. L’émulation constructive parmi les enfants de notre pays doit être cultivée en les associant dès leur plus jeune âge à l’action auto-entrepreneuriale, participative et solidaire par le biais de l’action volontaire et caritative aussi.  

Maintenant, au niveau technique de la réalisation,  une question essentielle se pose à nous. C’est celle qui est liée aux protagonistes du film qui ne sont autres que les enfants. D’où l’intérêt esthétique et pédagogique d’une part et d’autre part les difficultés à prévoir, au niveau de leur direction d’acteur. Par rapport à cet aspect du travail, l’expérience et et la maîtrise que nous avons pu acquérir durant trente cinq années d’exercice dans  l’enseignement et la formation des enfants et des jeunes nous permet d’augurer du meilleur des résultats possibles.

Ensuite, s’ajoute à cet aspect  décisif quant au rythme général du récit et sa texture, l’autre aspect technico-artistique qui articule les Séquences théâtrales, chorégraphiques, chantées, musicales et acrobatiques de l’Opéra aux  séquences narratives courantes du récit. Vis-à-vis de cette question de genre,  nous pensons appliquer à chacun des modes dramatiques ( théâtral ou narratif) un style de réalisation technique adéquat. 

I- Concernant l’Action scénique, dans le Décor de l’Opéra qui sera conçu dans l’esprit Constructiviste (Meyerhold) et d’Espace Rythmique (Appia), il s’avère que nous aurons à allier entre un travail fondé sur la prédominance du Mouvement de Caméra par l’usage de la Grue, de la Steadicam, du Travelling, des Plongées et Contre-plongées et des Plans-séquences, en recourant aux Focales Courtes (en général) qui  permettent d’obtenir les Grands Angles.  A ce niveau, nous aurons à faire aussi à la Focalisation interne.

II- A l’inverse de ce travail qui sera fait dans les conditions du studio, c’est-à-dire sans la présence du public, le tournage pendant la Représentation de l’Opéra comme sera le cas dans la plupart  des péripéties de l’histoire (mode narratif par opposition au mode théâtral)  sera plus sobre, avec moins de mouvement de Caméra et plus de recours au Focales Moyennes et Longues qui se rapprochent (plus ou moins) de la vision humaine naturelle (Focalisation des spectateurs) et qui permettent de montrer les manifestations émotionnelles des personnages par les plans serrés (jusqu’au gros plan). 

III- Il est certain qu’en symbiose avec le Chef OpérateurDirecteur de la Photo et ses assistants, une recherche chromatique sera faite pour arriver à créer les Atmosphères dramatiques ou épiques appropriées, tout au long du déroulement du drame. Avec eux et avec  l’Ingénieur de son,  nous chercherons à réaliser le meilleur dosage de lumière pour les ambiances dans les décors extérieures (lumière/ombre) et celles dans les décors intérieurs (ombre/lumière.) Tout cela en cohérence ou en contraste avec les péripéties de l’action et en fonction  des antagonismes ou des concordances entre les personnages et leurs états émotionnels dans les différentes situations interactives.

Enfin, il reviendra à la réalisation de chercher à tisser des liens d’entente et de synergie entre les travailleurs des différents corps de métiers.

Rachid Fekkak

 

 

À propos de l'auteur

RACHID FEKKAK

Acteur, Metteur en scène et Animateur d'ateliers de théâtre avec les enfants et les jeunes, pendants plus de trente années, j'ai pu vérifier l'impact de grande valeur de la pratique théâtrale vocale, corporelle, affective et cognitive sur les comportements de celui et celle qui s'y adonnent régulièrement, dans la joie du jeu, la complicité, la liberté et le respect mutuel.

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